« Je ne garde plus le fort pour vous »

« Je ne garde plus le fort pour vous »

lun, 22/04/2019 – 19:45
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Un membre de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié affirme avoir été injustement renvoyé. Voici pourquoi.

Voici la source de la photo : Angel Faulkner (Courtoisie)

Lubomyr Luciuk est un professeur en géographie politique au Collège militaire royal du Canada. Sa lettre a été traduite de l'anglais avec son accord.

J'ai eu le privilège de servir mon pays en étant nommé deux fois par le gouverneur en conseil – comme membre à temps plein de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR) de 1996 à 1998 et à titre de membre à temps partiel de la Commission des libérations conditionnelles du Canada de 2013 à 2016. J'ai bien fait mon devoir. Quand l'équipe spéciale responsable des anciens cas de la CISR m'a invité à me joindre à leur groupe sélect qui avait le mandat d'éliminer les arriérés de dizaines de milliers de demandes, j'ai accepté.

Après avoir été formé au bureau de Toronto à la mi-décembre 2018, j'avais les ressources nécessaires à ma disposition pour tenir des audiences par vidéoconférences sécurisées à Kingston, et ce, dès la mi-janvier. On m'avait aussi assigné trois dossiers écrits. J'ai accueilli une demande qui m'avait été présentée parce que j'étais alors convaincu que le demandeur d'asile avait de bonnes raisons de craindre qu'il soit persécuté s'il retournait en Syrie.

Quant aux autres demandes, après avoir prudemment étudié leurs requêtes, j'ai dû prévoir de nouvelles audiences puisque j'avais encore des questions qui demeuraient sans réponses. Il s'agit de l'essence de cet emploi – se familiariser avec les lois canadiennes pertinentes, se mettre à jour régulièrement sur la situation des pays, examiner chaque dossier consciencieusement, ainsi que rendre une décision juste et équitable dans un délai raisonnable lorsque vient le temps de déterminer si une personne a bel et bien des motifs légitimes pour se voir reconnaître le statut de réfugié. Le demandeur, rappelons-le, jouit toujours du bénéfice du doute. Cela doit être ainsi.

On me disait que je faisais du bon travail. Cela dit, à mon insu, une avocate de la CISR – et qui sait d'ailleurs très bien qui elle est – a fait circuler un courriel de plainte portant sur mon aptitude à remplir mes fonctions. Un membre coordonnateur a répondu en affirmant que la Commission n'avait pas d'inquiétudes à ce sujet. C'est à ce moment que l'avocate véreuse, se croyant visiblement toute permise, a communiqué avec un autre avocat malhonnête, qui gagne lui-même sa vie à défendre tout individu qui prétend être un réfugié. Quoi qu'il en soit, il a convié ses troupes pour écrire une lettre empoisonnée et s'est ensuite empressé de refiler cette missive à ses amis dans la sphère médiatique.

Malgré l'engagement de la Commission à défendre la « justice naturelle », personne ne m'a informé de cette magouille jusqu'au Nouvel An, et ce, alors que je n'ai rien caché à qui que ce soit. C'est à ce moment pour le moins « opportun » qu'on m'a péremptoirement avisé que mon contrat ne serait pas maintenu en vigueur en raison d'une « controverse ». On ne m'a toutefois pas fourni plus de détails. J'ai demandé qu'on me fasse parvenir des explications écrites. Je les ai obtenues le 25 janvier 2019. Pendant ce temps, toujours sans que je le sache, la Commission communiquait depuis deux semaines avec un reporter qui travaillait pour une chaîne télévisée. Sans surprise, ce dernier avait conçu son reportage de manière à me clouer publiquement au pilori.

Mais sur quoi cette prétendue « controverse » portait-elle ? Ayant été témoin de problèmes sérieux sur la façon dont le statut de réfugié était octroyé dans les années 1990, j'avais rédigé un plaidoyer percutant sur cette problématique, lequel avait été publié en 2001. N'importe quelle lettre ouverte se veut intrinsèquement critique, cherche à provoquer le débat sur la place publique, ou tente même parfois d'amorcer un changement positif. La CISR ayant entrepris des « changements législatifs et réglementaires significatifs » en 2002 suivant la mise en œuvre de la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés, mon épître a visiblement joué son rôle.

Tous les protocoles d'embauche de la Commission avaient été correctement respectés avant qu'un contrat soit offert, comme Richard Wex, le président de la CISR, en a été informé après avoir procédé à des vérifications. De plus, la CISR avait mon curriculum vitae. Et une demande effectuée en vertu de la Loi sur l'accès à l'information a confirmé que mon commentaire publié en 2001 ayant apparemment fait beaucoup de bruit avait été consigné dans mon dossier personnel pour le rendre facilement accessible. Assurément, je n'ai fait aucun effort pour tenter de le cacher. Les hauts responsables qui m'avaient offert le poste avaient insisté à l'époque pour que je m'abstienne d'écrire dans des quotidiens avant de m'embaucher, ce à quoi j'avais consenti. Ils avaient donc manifestement été mis au parfum de mon historique et de mon profil médiatique avant de m'engager.

Peu importe, j'ai été viré. Depuis ce moment, j'ai tenté de confirmer l'identité de la personne qui avait ébruité l'information provenant de la Commission à un lâche de l'extérieur. J'ai une bonne idée de qui il s'agit, mais bien sûr, la Commission protège son ou ses mouchard(s), préférant se ranger derrière le secret professionnel. La « justice naturelle » n'existe apparemment que pour ceux qui veulent entrer dans ce pays, et non pour ceux qui sont nés ici. Je suis fier d'être un décideur juste, capable et indépendant.

Même la Commission a reconnu que mon travail récent avait été réalisé avec « compétence ». Comme la plupart des Canadiens, je soutiens une approche souple sur la question de l'admission des réfugiés. Après tout, mes parents ont été victimes des occupations nazies et soviétiques en Ukraine, et je ne serais pas ici si le Canada ne leur avait pas offert l'asile. Les membres de la CISR se voient conférer un rôle de grande importance et doivent étudier attentivement chaque demande puisque toute décision est déterminée en fonction des caractéristiques individuelles de chaque dossier.

Toutefois, lors de mon récent quoiqu'étonnamment bref séjour au CISR, j'ai perçu que les membres subissaient des pressions pour accélérer le traitement des demandes venant de certains pays, faisant de leur examen un exercice pour le moins expéditif. S'il s'agit d'une nouvelle bien accueillie par les « lobbys proréfugiés », on ne peut pas dire que ce nouveau paradigme soit de bon augure pour le Canada. Alors que j'étais prêt à accepter l'invitation de la CISR de servir encore une fois le Canada, je n'avais pas anticipé que j'allais être sali au passage.

À partir de maintenant, si vous avez des doutes sur la manière dont les demandes des réfugiés sont gérées, ne me blâmez pas. Je ne garde plus le fort pour vous. Ce qui mène à la question suivante : qui est-ce qui le fait ?

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